Vaccination obligatoire

Vaccination obligatoire : soumis.e.s à quel impératif?

Vaccination obligatoire : soumis.e.s à quel impératif ? | Dans mes deux chroniques sur la Vaccination obligatoire : une question de liberté / ne pas nuire, je soulignais certaines difficultés découlant de la conception négative de la liberté.

La liberté, au sens de ne pas être entravé, et le respect de cette liberté, au sens de ne pas nuire à l’autre, menaient à l’une des impasses suivantes : « si je juge le vaccin efficace et que l’autre ne se fait pas vacciner, il devient pour moi une menace; en revanche, si je veux contraindre celui qui estime que le vaccin lui est nuisible, je deviens pour lui une menace. »

C’était au début de l’automne. Je me questionnais alors sur l’argument de ceux qui revendiquaient de manière étroite leurs droits individuels contre l’impératif de la santé.

Maintenant, j’aimerais formuler le problème en partant non plus de la liberté, mais du caractère soi-disant « obligatoire » de la vaccination. Je formulerai la question de la manière suivante : qu’est-ce qui justifie l’impératif de la vaccination?

Le vaccin comme planche de salut

D’abord, deux déclarations récentes de nos représentants politiques m’ont frappé.

La première, lancée à titre personnel, est celle du ministre Jean-Yves Duclos : « La seule façon de sortir de là, c’est de procéder à la vaccination obligatoire. »

La deuxième est celle du premier ministre du Québec François Legault, lorsqu’il a annoncé la mise en place éventuelle d’une « contribution santé qui va être à la charge de tous les adultes au Québec qui refusent [à moins de raisons médicales] de se faire vacciner […]. » Il ajoutait alors : «  je pense qu’on est rendus là [sic] ».

Dans un cas comme dans l’autre, la vaccination fait office de planche de salut pour mettre un terme à la crise. Tout se passe comme s’il n’y avait qu’une alternative sensée, de nature catégorique : tu dois te faire vacciner.

Cela m’apparaît être un réductionnisme qui détourne le regard d’enjeux plus profonds, comme les limites de la technique et la perte d’efficacité des vaccins confrontés à la mutation constante du virus, ou encore la persistance de l’état d’urgence sanitaire et la gouverne par décrets. Que dire aussi du pouvoir des pharmaceutiques et celui d’autres opportunistes, de l’obstacle des brevets, du saccage environnemental qui charrie ce type de crises à l’échelle globale, de la fragilité du réseau de santé, de l’enjeu de la santé mentale? Au final, qu’en est-il de ce qu’il faut aujourd’hui pour être heureux ensemble, alors que le bonheur se dérobe sous nos pieds vague après vague?

Pourrait-on savoir à quel principe il faut s’en remettre pour conclure que la vaccination est l’aboutissement inévitable de toute délibération sur cette crise sanitaire?

L’impératif de la science : un chemin qui ne mène nulle part

Il est devenu monnaie courante de justifier les mesures sanitaires, y compris la vaccination obligatoire, en se dissimulant derrière la statue sacrée de la science. Cela permet de couper court à toute alternative en faisant passer les dissidents pour des abrutis. En retour, ces derniers s’efforcent de dénicher un contre-discours à la Didier Raoul, comme si les experts patentés de la science avaient le monopole de la vérité, même sur ce qu’il faut faire.

En appeler à la science comme si elle était apte à prescrire nos comportements est une erreur grossière que suffit à rectifier la simple distinction entre le descriptif et le normatif. Si j’affirme, preuve à l’appui, que le vaccin est efficace et que les non-vaccinés sont davantage aux soins intensifs, c’est descriptif et scientifiquement démontrable; si je défends qu’il faut que tous soient vaccinés, c’est une prescription qu’aucune description ne saurait démontrer.

Passer du descriptif au normatif n’est pas défendu, mais il faut avoir conscience qu’il s’agit alors de sauter hors du domaine strict de la science pour entrer dans la sphère de l’éthique et du politique. Le B.A.-BA de la rationalité exige donc de ne pas confondre les jugements de fait et les jugements de valeur.

« On trouvera toujours un spécialiste pour défendre sa cause », me disait un avocat. La clé est ici. Ce n’est pas la science qui oblige, mais avant tout les intérêts du client.

Les gouvernements démocratiques veulent épouser les causes gagnantes, celles de la majorité de ses citoyens. Dans ce cas-ci, la plupart des yeux sont rivés sur la crise sanitaire. Ce qui anime le peuple est le désir de vivre en sécurité. Voilà qui est apte à lui fournir un mobile. L’obligation vaccinale découle donc de la valeur qu’on attache à la vie et la sécurité, considérant le fait qu’il y a un risque élevé – science à l’appui – de mourir bêtement d’un virus.

Le gouvernement, quant à lui, cherche à se maintenir au pouvoir, et pour ce faire, il veille au maintien de la paix sociale pour la satisfaction du plus grand électorat possible. Il instrumentalisera la science au besoin, fera bon usage du directeur de la santé publique et triera les connaissances et opinions selon ce qui sert ses propres intérêts. Ne soyons pas naïfs.

Le droit à la vie, à la liberté, mais encore…

Tout cela me fait penser à l’excellent petit livre Prendre part de David Robichaud et Patrick Turmel. Dans le chapitre La fabrique des droits, les auteurs rappellent deux positions qu’il faut tenter d’éviter.

En effet, certains s’en tiennent à une conception absolutiste des droits, comme si « rien ne peut justifier une incursion à l’intérieur de notre sphère privée » (p. 43). D’autres, au contraire, jugent qu’en démocratie le peuple est souverain et qu’il est en son pouvoir de passer outre les droits individuels. Pour un populiste, rien ne devrait empêcher le peuple « de décider des projets collectifs qui peuvent ou non être mis en place » (p. 44).

Or, ces deux positions masquent, disent-ils, « la complexité du rapport qu’entretiennent droits et démocratie ». Si on ne peut passer outre les droits, on ne peut non plus les brandir comme des principes absolus hors de toute discussion. Une fois qu’on les a fabriqués et inscrits dans les chartes, il faut encore les interpréter, établir leurs limites et s’entendre sur la meilleure façon de les mettre en œuvre.

Comme ils le soulignent à juste titre, même un droit aussi inébranlable que le droit à la vie suppose une réflexion collective. Sans quoi, ajoutent-ils, tout le budget de l’État risquerait de passer en santé. C’est impossible et absurde, en effet, de même qu’il serait absurde de condamner l’humanité à une vie barricadée pour toujours chez soi, de peur de contracter un virus.

Le recul de Legault et l’espoir de résilience

Il est significatif de constater le recul du premier ministre François Legault sur la question de la contribution santé : « je comprends, dit-il en conférence de presse, que cette annonce-là est venue diviser les Québécois et j’ai bien entendu aussi les partis d’opposition être contre cette contribution santé. »  Il faut croire que nous n’étions pas encore rendus là.

La démocratie consiste à s’ouvrir aux perspectives des autres. S’il y a des divisions, c’est que la persistance de la pandémie brouille nos jugements de valeur. Une telle vie enfermée dans son cocon, dans l’aveuglement volontaire quant à la sécurité, vaut-elle la peine d’être vécue? C’est discutable.

La résilience face aux mesures sanitaires touche à sa fin. La phase pandémique achève et celle endémique s’annonce. Nous étions résilients avec des mesures, il suffirait maintenant de s’habituer au coronavirus, comme on s’est habitué à d’autres maladies.

Décidément, la politique de la résilience est à l’ordre du jour, comme le soulignait mon collègue Jean-François Perrier. À force d’absorber les chocs sans broncher, de réagir plutôt que d’agir, on perpétue le statu quo sans nous attaquer aux causes de notre malheur. En l’occurrence, l’enlisement dans la crise climatique, contre laquelle on ne fait pas grand-chose, parle de lui-même.

Le pire est que la pandémie ne semble pas avoir été un tournant dans notre manière de diriger notre monde, bien au contraire.

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