Une invasion anachronique

Une invasion anachronique?

Une invasion anachronique? | Bien que je me sois souvent nourri à la table des réalistes Thucydide et Machiavel, je ne cesse de m’étonner jour après jour de la violence commandée par les États. Le Kremlin envahit l’Ukraine; les pays de l’OTAN fournissent les armes à Zelenski et consolident leurs positions. Ce rééquilibrage des grandes puissances est le manège que décrit le réalisme politique. Il est tout à fait dans l’ordre des choses que le sang coule quand les tensions se ravivent, comme pour nous remémorer que le monde obéit à des impératifs politiques par-delà bien et mal. Et pourtant, je suis stupéfait de la folie des belliqueux, à chaque fois indigné de leur méchanceté pourvoyeuse de souffrances et de morts.

La guerre est injuste aux yeux des observateurs horrifiés devant le spectacle des innocents qui en subissent les dommages. En revanche, elle semble s’inscrire dans un processus que plusieurs qualifient de « naturel »; on ne saurait donc y échapper.

Héraclite semble avoir levé le voile d’Isis dans sa maxime selon laquelle « la guerre est le père de toute chose ». Dominés et dominants sont des inséparables. Platon, dans le Gorgias, met en scène Calliclès, ce personnage effronté qui défend une justice selon la nature, celle de la loi du plus fort, opposée à la justice artificielle de la loi humaine égalitariste, qui n’est qu’une astuce de la masse des faibles qui cherchent à se prémunir contre le mal qui s’abat sur eux.

Ce thème classique de la philosophie est une idée simple à la portée du sens commun : l’ordre de la nature se manifeste dans les rapports de force, et la violence en est souvent l’épiphanie. L’invasion de l’Ukraine par l’armée russe obéit à une logique de nécessité, un coup stratégique sur l’échiquier de la politique mondiale, n’en déplaise à mon cœur sensible. Et pourtant…

Il n’y a de justice qu’entre forces égales

J’enseigne souvent un passage de La Guerre du Péloponnèse de Thucydide, celui connu sous le nom du « Dialogue des Méliens ». L’historien raconte l’ultimatum lancé par l’armée d’Athènes au peuple de l’île de Mélos. Les Athéniens, en guerre contre Sparte, exigent la soumission des insulaires, jugeant leur neutralité insuffisante et douteuse (ce sont des colons de Sparte). Ce ménage à trois discordant fournit un parallèle curieux : d’un côté, Athènes contre Sparte, Mélos assiégé, puis en ruine; de l’autre, la Russie contre l’OTAN, l’Ukraine encerclée, puis en lambeaux. L’histoire se répète dans ses grandes lignes.

Dans ce dialogue, les Méliens en appellent à la justice divine et idéale. Ce que les Athéniens leur proposent, la soumission ou la destruction de leur cité, tient du faux dilemme. La démesure de l’empire d’Athènes, cette hybris qu’ont en horreur les dieux, ne saurait perdurer. À force de mettre à genoux ceux qui lui résistent, la méfiance et l’indignation se propageront, et les vents ne leur seront plus favorables.

Mais une autre logique commande les Athéniens. Mélos est faible, alors qu’Athènes est puissante par sa flotte navale. Accepter la neutralité serait signe de faiblesse en temps de guerre. Il ne sert donc à rien de discourir sur les motifs raisonnables, c’est-à-dire justes et moraux, de leur intervention. La réplique se fait alors incisive :

« Nous le savons et vous le savez aussi bien que nous, la justice n’entre en ligne de compte dans le raisonnement des hommes que si les forces sont égales de part et d’autre; dans le cas contraire, les forts exercent leur pouvoir et les faibles doivent leur céder. » (Thucydide, Guerre du Péloponnèse, LXXXIX)

Autrement dit, négocier à genoux, c’est céder et devoir obéir. À puissances inégales, c’est l’intérêt du plus fort qui l’emporte.

D’où la nécessité pour les faibles de se liguer avec une cité puissante. Dans le combat qui oppose les deux mémorables Athènes et Sparte, deux ligues s’affrontent : la Ligue de Délos et la Ligue du Péloponnèse. C’est le paradigme du phénomène de l’équilibre des puissances dont s’inspire l’approche du réalisme politique. Grosso modo, les cités du bassin de la mer Égée, sous l’égide d’Athènes, affrontent les cités continentales groupées autour de Sparte. Malheureusement pour l’île de Mélos, la mer appartient à Athènes.

Le lion et le renard de Machiavel

À qui appartient donc maintenant l’Ukraine? Le fait est que le droit international ne suffit pas à garantir à chaque État l’autonomie et l’indépendance.  La règle de non-ingérence entre les États, qui remonte au Traité de paix de Westphalie (1648), tient davantage de la chimère. L’autorité du droit (national mais surtout international) a ses limites : il faut la force du lion et la ruse du renard pour imposer sa logique ou se tirer d’affaire. C’est la leçon de Machiavel (Le prince, chapitre XVIII).

L’Ukraine espérait-elle rejoindre l’OTAN? Va-t-elle se plier maintenant au désir de la Russie? Sa souveraineté est-elle même récupérable? Peut-elle encore espérer une posture de neutralité? Sinon, à qui peut-elle (ou doit-elle) s’en remettre? L’ONU a-t-elle encore assez de crédibilité pour savoir calmer le jeu?

Quoi qu’il en soit, pour survivre, elle devra jouer du renard, car la force du lion ne lui appartient pas. Elle emprunte son artillerie à l’étranger; elle est donc dépendante. Le moins qu’on puisse dire, c’est que l’Ukraine, j’entends son peuple, est dans une fâcheuse position, surtout depuis que les barbares ont envahi son territoire.

Une hégémonie sans partage?

Le réflexe est d’accuser le potentat Poutine. Mais c’est avoir une courte vue, oublier le ressentiment de la Russie d’après-guerre-froide, soumise au fantasme américain d’un monde unipolaire, the american dream all over the world.

Faisons le décompte des pays qui ont rejoint l’OTAN depuis la chute de l’URSS : trois pays en 1999 (Hongrie, Pologne, République Tchèque); sept pays en 2004 (Bulgarie, Estonie, Lituanie, Lettonie, Roumanie, Slovaquie, Slovénie); deux en 2009 (Albanie, Croatie); le Monténégro en 2017 et la Macédoine du Nord en 2020. Au total, c’est 14 pays qui sont sortis définitivement du cercle d’influence de la Russie impériale.

Je ne suis pas un expert de la géopolitique, mais à vue de nez, ce qui a été démantelé d’un côté en 1991 a constitué une occasion en or de renforcer, de l’autre côté, une alliance chapeautée par les États-Unis. Le Léviathan américain s’est vu greffer de nouveaux tentacules amputés, pour la plupart, de son rival.

La Russie ne pouvait donc rester passive. Son conflit avec la Géorgie, l’annexion de la Crimée et le contrôle de la région du Donbass sont des manières de protester contre l’expansion de l’OTAN. C’est peine perdue, ou presque : la Finlande et la Suède ont choisi leur camp. Pas étonnant que l’Ukraine se sente aujourd’hui isolée et de plus en plus sous haute tension, jour après jour.

Bref, la dynamique qui s’installe est délétère. Selon John Mearsheimer, un tenant contemporain de l’approche réaliste offensive, les États sont des maximisateurs de pouvoir (Baylis et al., Globalisation of world politics, p. 137). Dans cette perspective, l’idéal est d’atteindre une hégémonie globale, bien que ce ne soit jamais possible, voire dangereux.

Car à force de rogner du territoire et d’étendre son emprise, les adversaires mettent en place leurs propres stratégies. Finalement, la guerre dont parlait Héraclite n’est pas qu’une métaphore, mais une danse macabre sur le dos des civils massacrés. Et pourtant… les innocents m’apparaîtront toujours un motif suffisant pour qu’on veuille enfoncer dans la gorge des belliqueux ce réalisme qui semble bien vouloir les excuser.

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