Que le travail ne cesse - Tempête hivernale

Que le travail ne cesse

Que le travail ne cesse | On annonçait une tempête pour le lundi 6 décembre 2021. Tempête il y eut : la neige s’était accumulée durant la nuit et le vent sifflait. La journée allait se poursuivre dans la mélasse caractéristique du Québec à cette période de l’année. Au tournant du point de congélation, la neige deviendrait verglas et pluie.

Les enfants eurent ce qu’ils espéraient : une journée de temps libre afin de savourer les joies de l’hiver. Les écoles étaient fermées.

Sortons maintenant de ce pittoresque tableau et regardons du côté des Cégeps de la région de Québec pour voir ce qui s’est passé. Tous les établissements étaient ouverts. C’était la semaine d’examens. Il fallait braver la neige et la glace.

De l’utile au devoir

Fermer ou ne pas fermer, telle est la question existentielle, semble-t-il. C’est le To be or Not to be des décideurs devant la tempête, se balançant entre prendre les armes contre le destin et braver les conditions routières ou se résoudre à abdiquer et souffrir le cocktail météo chacun chez soi.

Je conviens que le calcul utilitariste est complexe, peser le pour et le contre pour parvenir au plus grand bonheur du plus grand nombre n’est pas une mince affaire (gloire à toi Bentham, père de l’utilitarisme).

Calculons. Les professeurs préfèrent-ils annuler? Et les étudiants? Et le personnel de soutien, les professionnels, les directeurs? Quel est le coût en termes de charge de travail pour remettre le monde à l’endroit? Reporter la journée la semaine prochaine, et bousiller l’horaire hebdomadaire déjà cristallisé? Le personnel du Service du cheminement scolaire peut-il se permettre de tout remodeler les jours consacrés aux reprises et aux examens communs? Et j’y pense : certains étudiants n’ont-ils pas déjà un billet d’avion empêchant de se présenter à une éventuelle reprise?

Quelle est l’alternative? Est-ce mieux d’annuler sans reporter et faire confiance à l’autonomie professionnelle de chacun pour que leurs étudiants soient évalués d’une manière ou d’une autre? À distance, ne savons-nous pas maintenant nous y prendre? À bien y penser, même en maintenant la journée, certains étudiants n’exigeront-ils pas des mesures d’accommodement s’ils refusent de se déplacer? Et s’il y avait un blessé grave, voire un mort? Bref, comment gérer l’impondérable?

On se calme. Après tout, ce n’est qu’un examen. S’il y a bel et bien un danger d’accident (sur la route ou sur le trottoir), la sécurité des personnes n’exige-t-elle pas la prudence? Ce serait même ici une question de devoir digne d’un impératif : ferme l’établissement s’il y a tempête (gloire à toi Kant, père de l’éthique déontologique)! Il ne reste qu’à déterminer les critères et balises de ce qu’est une situation dangereuse. Après tout, la vie ne se rachète pas et personne n’est à un jour près de réaliser le devoir de cultiver ses talents.

L’exploitation du travail

Je me suis levé ce matin de tempête et j’ai appris que le cégep où je travaille demeurait ouvert. La première chose que je me suis dite, c’est que Marx avait raison : le capital ne peut se passer de travailleurs. Arrêter la production, c’est se priver de profit ou d’efficacité. Qu’à cela ne tienne, la tempête n’est pas une excuse pour s’asseoir sur ses lauriers. L’efficience, c’est ce qui compte.

On aura tôt fait de me texter, avec justesse d’ailleurs, qu’un prof-bobo-philo n’est pas spécialement un ouvrier à la solde du grand capital. Ce même trait m’a été décoché plus tard dans la journée, d’un angle toutefois différent. En effet, j’affirmais lors d’une réunion qu’il était possible de TOUT fermer : on m’a alors fait remarquer que si je ne travaillais pas aujourd’hui, je serais tout de même payé, mais que d’autres n’auraient pas cette chance si on fermait boutique. Et vlan, dans les dents!

À ma décharge, mon ouvrage qui aurait été perdu serait en partie compressé la semaine suivante, mais bon… J’accuse le coup. C’est vrai que pour ma classe d’emploi de petits bourgeois, c’est tout de même différent. Mais raison de plus pour ne pas travailler, non? Tant qu’à faire partie d’une Bande de colons (merci, Alain Deneault, pour ce titre et ce livre éclairants) et d’être déjà un pied dans le cercle des exploiteurs, aussi bien en profiter. Est-ce donc une manifestation de mauvaise conscience de classes, d’où l’impression qu’on ne peut cesser le travail sans une petite gêne?

L’aliénation

Ce qui m’amène à un thème plus approprié quand il s’agit d’examiner la raison de notre acharnement à travailler quand tout nous indique de nous calmer le pompon. L’aliénation, selon les Manuscrits de Marx, est ce phénomène où je suis heurté par un « être étranger », à un point tel que j’en perds mon humanité. Attache ta tuque, je t’explique de quoi il parle, car il s’agit d’un « être étranger » bien plus puissant que la petite tempête de lundi dernier.

Par le concept d’aliénation, Marx a en vue l’étymologie latine (alius, alieno, alienus, etc.) qui renvoie à ce qui est « autre », à ce qui est « étranger ». Être aliéné, ultimement, c’est devenir étranger à soi-même, c’est perdre la raison. Mais quel est ce processus qui nous fait perdre la raison? C’est là qu’intervient le concept de « travail aliéné » de Marx. Reste focus, c’est presque fini.

Tu sais c’est quoi un « alien », comme dans le film du même nom? Une sorte de bête venue d’un monde étranger, un monstre hors de contrôle, qui finit par te rentrer dedans jusqu’à ce que mort s’ensuive. Bien, Marx parle de l’aliénation pour décrire le processus du capitalisme qui dévore l’humain en nous. Parce que la société de production qui engendre le capital crée un monde où tout ce qui est produit finit par affronter l’homme comme « un être étranger », dit-il, et le broyer dans son engrenage sans fin.

L’humain se transforme dès lors, pour reprendre cette fois-ci un mot de Arendt, en simple « animal de labeur », qui travaille comme un débile à en perdre le sens de son action (anxiété, angoisse et dépression pour preuves), car on ne sait plus très bien où tout cela nous mène. Au final, l’humain, dans le travail aliéné, devient principalement une ressource humaine dont la fonction est de produire quelque chose, avec l’exigence et le devoir de s’y soumettre à tout prix, tempête ou non. L’être étranger, le monde qu’on produit, nous a ainsi avalés et nous sommes devenus étrangers à nous-mêmes.

En regardant la neige tombée tôt le matin, c’est ce que j’avais à l’esprit : laisser le cégep ouvert un jour de tempête n’est pas tant une question d’exploitation, mais d’aliénation. La folie est d’avoir l’impression que ce que chacun va « produire » dans cette journée a une importance si grande que le risque en vaut la peine. Et si la tragédie frappe un jour – voitures tordues, gyrophares et ambulances –, il faudra pousser la réflexion de Marx jusqu’au bout : ne sommes-nous pas tous remplaçables dans ce grand théâtre de la productivité?

À ce sombre scénario, je préfère envisager qu’on ait la sagesse un jour de tout fermer, dans la mesure du possible, afin qu’on puisse regarder, pour s’en inspirer, les enfants embrasser ce temps libre inespéré.

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